“Oh my fucking God! Vous ici ? Je croyais que tu avais bel et bien disparu dans la nature.”
“Moi aussi je suis content de te voir.”
“Non mais sérieux, t’étais où ? Je commençais à m’inquiéter de ne plus avoir de nouvelles.”
“J’étais, euh, occupé.”
“Au point de ne plus passer prendre un café ou une petite bière ?”
“Tu sais, si tu voulais des nouvelles, tu pouvais m’appeler, m’envoyer un SMS ou un mail, un télégramme à la limite, j’aurais répondu.”
“Si tu me dis que ton profil Facebook® est à jour, je vais croire que tu délaisses tes connaissances réelles pour te vautrer dans le virtuel.”
“Très peu pour moi, la bière virtuelle n’a aucun goût.”
“Ivrogne.”
“La bière socialise bien mieux qu’Internet, crois-moi.”
“Si tu le dis. Tu m’en offres une ?”
“Avec plaisir.”
“Tu es encore dans le quota de la semaine ?”
“On est mardi, ce serait malheureux. Et puis avec la forme insolente que je tiens en ce moment, je pourrais bien m’autoriser quelques extras.” [Commande deux demis. Paie.]
“Je me demandais : ça existe encore les télégrammes ?”
“Récemment, j’ai appris que le service 3611 du minitel enregistre encore un million de connexions par jour. Tout est possible.” [Boivent.]
“Et sinon, tu faisais quoi au lieu de boire des bières avec nous ?”
“Je bossais. Je faisais de la musique. Je faisais du sport. J’étais en vacances. Je buvais des bières avec des gens que je ne connaissais pas. On me présentait des filles pour essayer de me caser avec. Je préparais quelques excursions celtico-britanniques. Je me faisais interviewer par un journaliste du Figaro. Je buvais du vin chaud à 1800 m d’altitude. Je lisais des sous-produits de la culture américaine dans le train. Je lisais un roman écolo bien chiant. Je parfaisais ma connaissance en pop anglaise. Je regardais du rugby. Je regardais du netball aussi. Je poussais ma sœur à se mettre au hautbois. Je mangeais dans un resto thaï casher en blasphémant par maladresse. Je me résolvais à ne plus me mettre systématiquement en costume le vendredi. Je développais une passion pour le photoreportage des années 1950 en allant voir une expo dans une ancienne salle de sport. J’achetais du bon vin alors que j’en ai plein ma cave. J’enrichissais ma discothèque. Je me mettais en règle avec le fisc. Je refusais des bières par peur qu’elles soient trop nombreuses. Je constatais qu’on s’inquiétait pour moi. Je reconnaissais qu’être défenseur a aussi ses satisfactions. Je visitais un bar miteux de mon quartier. J’apprenais phonétiquement la langue hawaïenne. Je réfléchissais à comment raconter tout ça sans que ce soit trop chiant.”
“Rayer les mentions inutiles.”
“Exactement.” [Finissent leurs bières.]
“On s’en remet une petite ?”
“Il est trop tôt dans la semaine. Par contre ce sera avec plaisir que je m’en jetterai une ou deux derrière mon absence de cravate ce week-end devant Angleterre-France avec toi.”
“Vendu. Je suis honoré que tu me fasses une place dans ton agenda.”
“J’arrive toujours à faire une place aux gens qui comptent, quitte à prendre sur mes nuits si besoin.”
“T’es sûr que t’en veux pas une petite dernière avant de partir ?”
“Ton foie me remerciera, tu verras.”
Paris, 10 mars 2009
Tu as un profil Facebook ???
Mince…
Non non, je résiste encore et toujours.
Ouf…
Mes petites convictions bourgeoises sont sauves !